Comment devenir vigneron au Québec : parcours, défis et rêves bien enracinés
- Benoit Labelle
- il y a 6 jours
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Devenir vigneron, ça commence rarement par un business plan ou un tableau Excel bien rangé. Ça commence plutôt par une idée qui germe doucement, un verre de vin à la main, face à un paysage qui fait un peu trop rêver… et cette pensée légèrement déraisonnable: « Et si je faisais mon propre vin ? »
Derrière l’image de carte postale se cache pourtant un métier exigeant, parfois rude, toujours vivant. Un métier de terre et de patience, de doutes assumés, de gestes répétés et de saisons aussi imprévisibles que la météo. Alors, comment devient-on vigneron ? Faut-il une formation, une terre idéale, un héritage familial… ou simplement une bonne dose d’obstination ?
Avant de se lancer dans l’aventure viticole, mieux vaut comprendre ce qui motive vraiment celles et ceux qui ont choisi de faire du vin — et d’en faire bien plus qu’un produit : un projet de vie à ciel ouvert.
Découvrez dans le texte qui suit ce qui a poussé nos vignerons locaux à se lancer dans l’aventure et à transformer ce rêve un peu fou en réalité.
Une idée qui germe… souvent bien avant la première vigne
Chez Normand Guénette, du Vignoble le Chat Botté, l’idée de faire du vin prend forme très tôt. Amateur de vin, il parcourt la route des vins du Québec et travaille en France au milieu des années 90. Il observe, goûte, apprend. Le vin devient une passion durable. En 2001, sa rencontre avec Isabelle marque un tournant : tous deux partagent le désir de vivre de la terre. Ils achètent une terre à Hemmingford avec l’idée initiale d’y élever des animaux. La vigne viendra plus tard, presque naturellement, portée par une rencontre déterminante avec Alain Breault, figure importante de la viticulture québécoise. En 2004, les 5 000 premiers plants sont mis en terre. Un projet agricole, nourri par la passion du vin.
Pour Fred Tremblay, du Vignoble Camy, l’amour du vin est évident, mais il s’y ajoute une autre dimension : le défi. Ingénieur de formation, perfectionniste assumé, il voit dans le vin un univers sans limites. Plus on investit du temps, de l’attention et des connaissances, plus la qualité peut évoluer. « Il faut être un peu fou pour se lancer là-dedans », admet-il, mais c’est justement ce qui le stimule. Curieux de nature, il trouve dans le métier de vigneron un terrain d’apprentissage infini où se croisent agriculture, transformation, chimie et ventes.
Le parcours de Sylvain Haut, du Domaine des Salamandres, est plus accidentel — au sens littéral du terme. Issu du milieu de la construction, il doit se réorienter après un accident de travail. D’origine française par son père, il déménage à Hemmingford et cherche un emploi. Une rencontre change tout : il est embauché pour s’occuper du verger de La Face cachée de la pomme. Sans expérience au départ, il apprend sur le terrain pendant huit ans. Ce contact quotidien avec la production, la transformation et les saisons lui donne le goût d’aller plus loin.
Pour Benoit Labelle, du Vignoble Hemmingford, le vin est une passion de longue date. Dès le début de sa vingtaine, il suit des cours de dégustation et de connaissance des vins à la SAQ. La terre, à Hemmingford, il l’a depuis 2005. En voyant émerger des projets viticoles voisins, l’idée s’impose : valoriser cette terre, lui donner une vocation. Le projet démarre à très petite échelle avant de prendre de l’ampleur et de devenir un vignoble de trois hectares.
Un rêve romantique… ou un projet cartésien ?
Si le rêve est souvent le déclencheur, la façon de bâtir un vignoble varie énormément.
Pour Normand, le projet est d’abord guidé par le cœur. À l’époque, l’information sur la viticulture au Québec est rare, les marchés sont fermés, les vignobles peu nombreux. Faire un plan d’affaires structuré relève du défi.
Chez Fred, l’approche est planifiée. Ingénieur et prudent, il analyse, chiffre et structure. Son meilleur allié ? Excel. Même si la vigne réserve toujours des surprises, le cadre demeure solide et réfléchi.
Benoit commence de façon très rationnelle : 165 pieds de vigne, six cépages, un petit chai aménagé dans un conteneur maritime. Une phase d’apprentissage, sans pression. Puis, en 2022, le projet bascule. L’expansion, la construction de bâtiments et le passage à une véritable entreprise marquent le moment où le rêve prend le dessus sur la simple expérimentation.
La terre : trouvée, choisie ou apprivoisée
La relation à la terre est au cœur du métier de vigneron.
Chez Normand, la terre est presque une trouvaille. Le projet agricole n’est pas encore défini au moment de l’achat. Pour Fred, au contraire, la terre est choisie avec minutie : pente, sol, exposition, maison. Deux ans de recherche pour trouver l’endroit idéal.

Sylvain, lui, commence en plantant ses premières vignes sur la terre de son voisin, avec son accord. Ce terrain deviendra officiellement le sien en 2006. Quant à Benoit, la terre était déjà là depuis longtemps, attendant simplement de révéler son potentiel viticole.
Apprendre à devenir vigneron
Tous s’accordent sur un point : le métier de vigneron exige un large éventail de connaissances, rarement acquises dès le départ.
Normand souligne l’importance des formations courtes, des rencontres entre vignerons et d’un bon accompagnement. Fred rend hommage à son mentor, Luc Roland, qui lui a ouvert les portes du métier et l’a formé sur le terrain, jusqu’à provoquer un changement de carrière complet.
Sylvain apprend surtout par l’observation et l’échange, notamment auprès de Christian Barthomeuf, pionnier du cidre et du vin au Québec. Benoit, de son côté, combine apprentissage pratique, accompagnement par des agronomes et œnologues, et formations universitaires. Mais tous le confirment : l’essai-erreur fait partie intégrante du métier.
Les erreurs qui forgent le vigneron
Le doute fait partie intégrante du parcours viticole. Pour Normand, la première claque est financière. Au début des années 2000, l’information qui aurait permis de faire une évaluation juste et réaliste des coûts de démarrage d’un vignoble était peu accessible, voire inexistante. Si le prix d’un plant de vigne peut sembler modeste, tout ce qui l’entoure — machinerie, infrastructures et équipements de vinification — représentait alors un investissement difficile à anticiper.
Chez Fred, c’est la météo qui impose ses règles. Les millésimes difficiles l’ont forcé à se dépasser et à apprendre à faire de meilleurs vins lorsque les conditions ne sont pas idéales, car ce sont ces années-là qui font réellement progresser le vigneron.
Sylvain a, pour sa part, appris à faire confiance à son instinct. Après avoir tenté d’appliquer trop de conseils parfois contradictoires, il a compris que son terroir et sa vision devaient guider ses choix.
Enfin, Benoit a rapidement réalisé qu’un vignoble ne peut être géré comme un simple hobby. Entre 2018 et 2020, des absences au mauvais moment ont entraîné des erreurs au champ et au chai, menant à une réorganisation complète du projet et à une implication à temps plein.
Les bons coups qui donnent confiance
Heureusement, il y a ces moments décisifs. Pour Normand, une médaille d’or remportée en 2013 au concours des Grands vins du Québec agit comme une confirmation. Fred mise sur une stratégie de commercialisation claire et la capacité de saisir les opportunités. Sylvain innove avec le poiré, se démarque et entre rapidement à la SAQ. Benoit, lui, trouve son moteur dans la fidélité de la clientèle et le choix assumé de travailler exclusivement avec des cépages nobles.
Un métier exigeant, un projet profondément humain
Devenir vigneron, ce n’est jamais un chemin tout tracé. C’est un engagement à long terme, un dialogue constant avec la nature et une remise en question permanente. Mais pour Normand Guénette (Vignoble le Chat Botté), Fred Tremblay (Vignoble Camy), Sylvain Haut (Domaine des Salamandres) et Benoit Labelle (Vignoble Hemmingford), c’est avant tout un projet de vie.
Un rêve un peu fou, certes. Mais un rêve qui, lorsqu’il prend racine, donne naissance à des vins porteurs d’histoires, de territoire et d’humanité.
PORTRAIT PROFILES
Normand Guénette
Vignoble le Chat Botté – Hemmingford, Montérégie

Fondé par Normand Guénette et Isabelle, le Vignoble le Chat Botté est né d’une passion profonde pour le vin et d’un désir sincère de vivre de la terre. Après des expériences en France et sur la route des vins du Québec, le projet prend racine à Hemmingford au début des années 2000. Reconnu dès ses premières années, notamment par une médaille d’or aux Grands vins du Québec, le vignoble se distingue par son approche artisanale, son attachement au terroir québécois et des vins empreints d’authenticité.
Fred Tremblay
Vignoble Camy – St-Bernard-de-Lacolle, Montérégie

Le Vignoble Camy, fondé par Fred Tremblay, est le fruit d’une rencontre entre rigueur scientifique et passion dévorante pour le vin. Ingénieur de formation, Fred aborde la viticulture avec méthode, curiosité et exigence. Chaque étape, du champ au chai, est pensée pour repousser les limites de la qualité. Le vignoble se démarque par une approche réfléchie, une forte attention aux détails et une volonté constante d’apprentissage et d’amélioration.
Sylvain Haut
Domaine des Salamandres – Hemmingford, Montérégie

Le Domaine des Salamandres, porté par Sylvain Haut et sa famille, est un projet né d’une reconversion et d’un parcours atypique. Après plusieurs années à travailler au sein de La Face cachée de la pomme, Sylvain développe une expertise terrain précieuse. Le domaine se distingue par son esprit d’innovation, notamment avec la production de poiré, qui complète les vins du domaine et lui permet de se démarquer sur la scène québécoise, y compris à la SAQ.
Benoit Labelle
Vignoble Hemmingford – Hemmingford, Montérégie

Fondé par Benoit Labelle, le Vignoble Hemmingford est un projet viticole en constante évolution. Démarré à petite échelle pour apprendre et expérimenter, le vignoble s’étend aujourd’hui sur environ trois hectares. Le choix assumé de travailler exclusivement avec des cépages nobles (Vitis vinifera) comme le Merlot, le Cabernet Franc et le Riesling positionne le domaine parmi les projets distinctifs du vignoble québécois. L’accueil du public et la fidélité de la clientèle confirment la solidité du projet.



Commentaires